Nepal / Une journée interminable
6 mai 2008Népal, janvier 2008
Une journée comme ça commence tôt, forcément. Lever 6h00, pour voir le lever du soleil sur l’Himalaya.
Je suis réveillé depuis 4h30, heure à laquelle notre voisin de pallier a tenté une sortie. Dans cette « guesthouse », qui est une petite maison isolée tout en bois, les mouvements ne sont pas discrets. Un balcon en bois et en ruine relie les deux chambres du premier étage. Les portes, faites de deux petits battant comme des volets, ne ferment pas - excellent pour profiter de l’air de la montagne – mais ne s’ouvrent pas beaucoup non plus. Comme la porte mesure 1m60 de haut, qu’il y a une marche à l’intérieur et seulement quelques cm avant le lit qui prend la quasi totalité de la pièce, les contorsions sont garanties. Une fois extrait de la pièce on se retrouve sur le petit balcon de bois vermoulu et on peut progresser en se tenant de travers jusqu’à l’escalier grinçant qui mène au rez de chaussée, une pièce sans meuble qui sert d’entrepôt de bois et à cette occasion de garage moto et qui permet de rejoindre l’extérieur. Notre voisin, un jeune néo-hippie, est donc tout excusé d’avoir été un peu entendu, d’autant qu’il doit en plus passer devant notre chambre. Je suis d‘une oreille curieuse sa progression pourtant légère et sa tentative d’ouvrir la porte extérieure qui semble ne pas aboutir. Pause pipi reportée. Dans mon demi-sommeil j’ai quelques scrupules à ne pas aller l’aider mais le calme avec lequel il rejoint sa chambre et la perspective de me lever avec pertes et fracas me laissent au chaud dans mon duvet. Je ne me rendors pas et je peux désarmer le réveil juste avant 6h et entreprendre de réveiller Lulu. Je ne sais pas si Lulu aime quelque chose moins que se lever le matin...
6h30, nous sommes sur place, c’est à dire que nous avons parcouru les 200m qui nous séparaient de la très officielle tour d’observation, une espèce de petit château d’eau avec un balcon circulaire qui a le mérite de s’élever au dessus de la cime des arbres. Nous sommes les premiers et il fait plutôt froid, surtout en plein vent. Avec les premiers rayons du soleil rasant les montagnes, une dizaine de personnes nous rejoignent. Un groupe de jeunes népalais et une famille de touristes indiens. C’est beau mais un peu lointain. La vue depuis notre campement sur les hauteurs de Pokhara était plus spectaculaire et l’environnement plus sauvage... on ne se lasse quand même pas si vite de ce genre de spectacle et nous attendons que le soleil soit bien levé pour descendre prendre un bon déjeuner à base de riz et d’œufs et arrêter de grelotter.
8h30 Nous prenons la route. Une heure bien matinale pour nous et c’est tant mieux, nous avons du chemin à parcourir. Notre objectif c’est Darjeeling et le Bhoutan, un aller-retour d’une dizaine de jours avant l’envoi des motos depuis Katmandu. Tout d’abord nous descendons les 80 km de petite route sinueuse et abrupte à souhait jusqu’à la plaine du Terail. C’est l’heure des écoliers. C’est d’ailleurs toujours l’heure des écoliers et c’est un vrai mystère, à élucider plus tard. Dans leurs uniformes bleus et blancs ils descendent à pied par un sentier qui coupe les épingles de la route. C’est un sentier-raccourci, tracé à force de passages, si pentu que l’on peut voir les plus petits s’entre-aider aux endroits les plus difficiles. Ici ils sont mélangés garçons et filles. La route est étroite mais plutôt bonne et 3h suffisent à nous amener au Terail. Ensuite nous enchaînons km faciles, pause déjeuner, km faciles. Cette route du Terail de l’est ressemble à celle de l’ouest. L’ambiance que nous y trouvons, moins. De nombreux signes nous alertent en traversant les villages qui se sont formés le long de la route au fil des années (nos cartes GPS russes des années 80 en témoignent, ils n’y figurent pas). Nous voyons beaucoup de monde traîner le long de la route, beaucoup d‘attroupements animés.
Dans l’après-midi, nous rejoignons un embouteillage à l’entrée d’un village. Tout a l’air bloqué. La file de camions et de bus s’étire vers le centre d’où s’élève un épais panache de fumée noire et aucun ne vient en sens inverse. Les chauffeurs ont stoppé les moteurs et quitté leurs véhicules. Des pierres en travers de la route finissent de nous éclairer. Un barrage de protestation, des pneus qui brûlent, des gens en colère, dans la région des mouvements maoïstes qui étaient en guerre encore en 2007... Nous arrêtons notre progression le long de la file, devant un nouveau barrage de pierres. En moto, nous pouvons continuer. J’hésite quand même. J’interroge Lulu du regard. J’ai besoin de vérifier qu’elle n’est pas opposée à aller de l’avant. C’est rarement le cas. Cette fois encore elle n’est pas contre. J’hésite encore. Quelques passants nous encouragent « touristes ok ! ». Nous y croyons et avançons encore. Dans le même sens que nous arrive un groupe de policiers boucliers et matraques en main. Ils n’ont pas l’air menaçant mais les choses pourraient se gâter assez vite. La colonne de fumée est maintenant toute proche. Nous apercevons les manifestants autour du feu ou juchés sur une barricade. Il y a des femmes, ce qui laisse espérer une ambiance maîtrisée. Les slogans sont scandés avec force sans que nous puissions comprendre de quoi il s’agit réellement. Notre cheminement nous a conduit derrière le groupe le plus important. Maintenant, plutôt que de tenter de passer « en douce », il nous faut demander le passage. J’avance encore un peu et m’arrête. Cette fois nous sommes visibles et repérés et d’un seul mouvement toutes les têtes se tournent vers nous. Quelques longues secondes s’écoulent, qui me laissent le temps de lever la main droite et de lancer un « hello » qui se veut amical et décontracté. J’ai bien pris soin d’enlever mes lunettes de soleil et de baisser mon foulard pour être identifié facilement. Un des plus agités qui semble diriger quelque peu vient se placer devant nous et gesticule... pour écarter la foule et nous laisser le passage. Ouf ! Nous passons à côté du tas de pneus en feu. Ils n’ont pas besoin de combustible supplémentaire, nous pouvons continuer notre route. Les km défilent et les heures aussi. Les villages se succèdent, étirés le long de la route, toujours annoncés par une forte densité de vélos, moyen de locomotion numéro un par ici. Déjà 8h en selle et quelques 450km et nos illustres postérieurs se rebellent maintenant avec force.
Le jour s’assombrit, il est temps de trouver à se loger. Peu de possibilité sur cette route, nous tentons la plus grosse ville de la zone d’après la carte, qui nous contraint à un petit détour de 30km sur une petite route poussiéreuse bondée de vélos et de petites motos, un peu trop petite pour annoncer une grande ville. La nuit tombe. Arrivés en ville, l’attroupement autour des motos est immédiat mais pas très sympathique. Nous avons repéré un hôtel mais un passant s’improvise notre guide et nous devance dans l’hôtel. Se croyant malin il a annihilé toute entente possible et toute négociation sensée en demandant sa commission. Lulu va visiter la chambre mais c’est trop tard, le prix annoncé est dans la catégorie « foutage de gueule ». Cette ville ne nous plait pas, elle est sale, sombre, inhospitalière et finalement bien petite. Elle sent aussi la grogne et l’instabilité. Nous apprendrons plus tard qu’elle est en effet très peu recommandable, au passé très agité et que quelques jours après notre passage la banque sera attaquée et son directeur abattu.
Nous décidons de reprendre la route et de tenter notre chance dans la première ville d’importance rencontrée. 1h30 et 90 km plus loin nous trouvons un hôtel à priori convenable juste au moment de la coupure de courant générale. Lulu visite les chambres à la bougie, négocie puis j’installe les motos dans la salle de restaurant, garage parfait pour la nuit mais avec l’inconvénient de devoir les sortir à 7h demain). Mais le temps de prendre les bagages et la chambre proposée a changé. Un couple de touristes indiens aurait payé plus cher… On nous propose 2 chambres possibles où l’inspection, même à la bougie, révèle un état plus que limite. Une des chambres est fraîchement inondée et sa vieille moquette sale a pris une odeur pestilentielle, l’autre a une salle d‘eau immonde de saleté avec des WC littéralement barbouillés. Un boy venu en renfort du premier nous vente une « vue » du genre noir sur fond noir. Malgré la fatigue, nous ne lâchons pas prise. Les explications et les allers-retours avec la réception (d’où le patron gère mollement son escouade de boys) vont bon train. Le boy chargé de nous faire visiter les chambres avait d’abord essayé de faire payer Lulu avant même d’ouvrir les dernières chambres. Quand nous en sommes à demander une réduction sensible du prix de la chambre vu son état, Il tente de nous faire payer les seaux d’eau chaude dix fois leur prix habituel, alors même qu’ils étaient compris dans le prix de la première chambre et enfin tente de les livrer seulement le lendemain matin… Lulu commence à s’énerver très sensiblement et je suis à deux doigts de ressortir les motos. Nous avons finalement gain de cause sur tous les points mais nous devons nous installer dans la chambre à la vieille moquette trempée. Tout y est sale et non entretenu mais nous obtenons nos seaux d’eau chaude et même de quoi manger. Reste une petite inquiétude de laisser les motos à la merci des boys avec qui nous avons eu des échanges assez orageux.
Il est 23h, cette journée peut enfin s’achever, en tout cas théoriquement, parce que pour nous c’est comme si elle continuait….
Après une nuit difficile, sous les assauts des moustiques et au milieu d’un concert donné par tous les chiens du voisinage, nous sommes levés tôt pour sortir les motos sous les regards toujours aussi peu avenants des boys et du patron. Nous vérifions la « vue » annoncée hier soir : le mur de l’immeuble d’en face à deux mètres… Puis nous essayons de prendre un petit déjeuner. Le serveur prend notre commande et nous sert autre chose sans un mot. Comme nous réagissons, il file de mauvaise grâce à l’épicerie voisine y chercher ce qui manquait. Au moment de payer, la note ne correspond pas. Une erreur de calcul l’a fait curieusement augmenter… et pour finir les caissier se trompe lui aussi en rendant la monnaie. Je jette un coup d’œil rapide aux motos, en particulier aux pneus (il ne manquerait plus qu’un pneu se soit dégonflé plus ou moins tout seul pendant la nuit…) et vite roulons et laissons derrière nous cette étape chaotique !
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