Tetière photo paysage
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Iran / Geôleries - Partie 6 - Téhéran par Lulu

7 novembre 2007

Je marche ne distinguant que la pointe de mes pieds. En quelques minutes, je deviens totalement vulnérable, seules les indications de nos guides nous permettent d’avancer. Heureusement, cette situation ne dure pas et on nous prie de nous installer dans une petite pièce. Nous sommes assis toujours le bandeau sur les yeux, nous tenant fermement par la main. Des hommes arrivent, on ne les voit pas. Combien sont-ils ? Combien de temps va durer cette mascarade ? J’ai encore plus l’impression d’être dans un mauvais rêve. Finalement on nous fait enlever nos bandeaux.

Trois hommes sont assis devant nous, trois nouvelles têtes. L’un parle parfaitement anglais, les deux autres pas. Le traducteur commence son interrogatoire sur un ton faussement jovial, nous obligeant presque à manger les quelques fruits qu’il a fait apporter. Encore des questions, toujours les mêmes… Nous protestons, voilà quatre jours que l’on nous pose les mêmes questions… A peine osons nous nous rebeller que notre homme hausse clairement le ton. Il ne rigole pas. Alors nous répondons encore une fois, de plus en plus amers… Les deux autres bien que ne pouvant s’exprimer sont aimables et trient nos affaires. Ils en font des sacs différents suivant leur propre jugement, ne laissant presque rien à Fred. Je peux tout prendre avec moi, je crois comprendre que cela me sera redistribué plus tard… Nous comprenons aussi que cette fois, nous allons être séparés. Nous avons juste une lueur d’espoir quand notre interprète transmet à son supérieur notre demande de partager une chambre. Mais la soi-disant réponse tardant à arriver, nous comprenons que c’est encore un leurre, juste pour nous calmer…

Fin de cet interrogatoire. Nous remettons les bandeaux et l’on nous mène à l’étage. Et nous sommes séparés. J’entre dans le quartier des femmes. Je peux enlever mon bandeau. Une geôlière est là, elle m’attend. Elle est incroyablement couverte, je crois que je n’ai encore pas aperçu de tenues comme la sienne. Elle ressemble à nos nonnes catholiques mais l’ensemble est totalement noir. Je patiente avec elle en attendant la visite médicale. La visite médicale la plus ridicule qui soit. Je suis accompagnée de la femme. Cette visite est d’un comique, même dans cette situation j’en rirais presque. Le vieux médecin mou et lassé me pose quelques questions banales puis tente sans me toucher de prendre ma tension avec un appareil datant de l’antiquité. C’est ridicule. J’arrive tout de même à obtenir le droit de conserver ma pilule et je suis reconduite au quartier des femmes.

On me mène à ma cellule. Une deuxième femme est là. La cinquantaine, habillé d’un simple tee-shirt et d’un pantalon, rapidement rejointe par une plus jeune, affichant un incroyable décolleté laissant apparaitre sa généreuse poitrine. Mais c’est la femme de tout à l’heure ! Je n’en reviens pas de ma surprise ! J’ai eu peine à la reconnaitre en tenue « privée ». Elle est habillée de façon très moderne et surtout elle a des cheveux ! Le contraste est saisissant et effrayant. Ici, on ne plaisante pas avec ça. Le déjà très couvrant tchador ne leur sert qu’à recouvrir rapidement le haut du corps lorsqu’elles doivent répondre à la porte entrouverte du quartier des femmes. Mais pour sortir du quartier réservé, elles revêtent systématiquement leur sinistre uniforme.

De nouveau, elles trient mes affaires et ne m’autorisent cette fois que savon, dentifrice et brosse à dents. Légère fouille au corps où avec effroi elles découvrent mes piercings. Celui à l’oreille et horreur, celui au nombril ! Elles veulent que je les enlève mais je refuse catégoriquement. Branle le bas de combat, elles rappellent l’interprète et me mènent les yeux bandés à la porte entrouverte du quartier des femmes. En fait, je comprends qu’ils n’en ont jamais vu. Bien sûr à lui, je ne peux rien montrer mais on le lui a décrit. Il me demande à quoi ça sert et reste sans voix quand je lui réponds que c’est juste pour être jolie. Je profite de cette entrevue pour demander à revoir Fred une dernière fois. C’est refusé mais il me promet de lui transmettre mon livre (les aventures d’Alexandra David-Neel) et mon bonsoir. Je suis reconduite à ma cellule et la porte se ferme, lourde, sur moi.

C’est une pièce de 2 mètres sur 3. Un lavabo, un WC et quelques couvertures. Rien de plus. Beaucoup de bruit, une soufflerie et une lumière forte continuellement allumée.
J’étale les couvertures qui sentent l’urine et la crasse et m’allonge toute habillée. Je reste comme ça des heures, sans bouger, sans dormir… La nuit passe, entrecoupée par les visites des geôlières qui viennent juste contrôler les cellules. Le matin arrive enfin et les gardiennes m’apportent de quoi manger, en fait gentiment décalé par rapport aux autres. C’est ramadan, les autres femmes ont déjeuné à 5 heures du matin. De même, chaque jour, elles me proposeront un plat à l’heure du déjeuner mais je ne peux rien manger. J’attends des heures, ne sortant juste que pour aller aux toilettes communes. Ca me permet de faire quelques pas mais le retour à la cellule est souvent très dur. J’ai vraiment du mal, je retiens mes larmes depuis des heures et je craque. Je n’en peux plus… Je pleure, je gémis, de grosses larmes coulent sur mes joues sans discontinuer… Je suis totalement anéantie. Je ne crois plus en rien, jamais ce cauchemar ne s’arrêtera. Je nous imagine jugés, emprisonnés pour de longs mois, sans pouvoir se voir encore une fois… Mes geôlières m’ont entendue et se précipitent pour me consoler. Elles me parlent en farsi et je ne comprends que des « inch’Allah » qui ne font qu’empirer mon état. Il ne s’agit pas de volonté de Dieu ici, il s’agit de justice ! Et de quelle justice ? Je n’en sais tellement rien ! Je pleure encore et encore ne pouvant pas m’arrêter tellement je suis à bout.

Et une nouvelle femme arrive. Elle est très élégante. Elle s’approche de moi et tout doucement en français me demande d’arrêter de pleurer. Tout va s’arranger. Il faut juste être patient. Qui est cette femme ? Vraisemblablement, ce sont les gardiennes qui l’ont appelé. Elle est agenouillée près de moi et continue à me parler doucement, à me bercer presque… Et je lui fais confiance. Je lui raconte toute notre histoire depuis le début… L’arrestation, les gardes à vues à la Guesthouse puis à la prison, les mensonges des policiers depuis tous ces jours… cette situation qui se dégénère de jour en jour. Et elle continue à me parler doucement, à me rassurer et petit à petit, je me calme… Elle ne me quitte que pour sa prière.

Juste après la prière, une de mes geôlières me fait sortir. Je remets bandeau et tunique islamique et elle me conduit dans une salle. J’ôte mon bandeau et me voilà face à la gentille dame de tout à l’heure. C’est mon interrogatrice, en fait plutôt l’interprète officielle de l’interrogateur. Elle n’a plus beaucoup de questions à me poser, je lui tellement tout raconté. Malgré le caractère maintenant officiel de notre entrevue, elle reste aimable et douce. La confiance est mutuelle et de tous ces allers-retours entre Fred et moi, elle me laissera seule avec son sac à main grand ouvert. A la fin de l’interrogatoire, j’aurai même sous les yeux toutes les réponses de Fred. Je pense que nous les avons gagnés à notre cause, un peu d’espoir revient… Mon interprète me répète plusieurs fois que mon mari est bon, que tout va s’arranger… Nos courtes retrouvailles avec Fred ont très émouvantes. Nous sommes tous deux très éprouvés. Nous savons maintenant que nous vivons la même chose chacun de notre côté et notre interrogateur nous le confirme. Même cellule, même emploi du temps, même interrogatoire… J’ai pour ma part juste échappé au pyjama à rayures. Petite anecdote qui nous fera sourire pendant ce moment plutôt dramatique pour nous. Je regagne ma cellule avec un meilleur moral.

Mais la nuit anéantit ces lueurs d’espoir et le lendemain, dès la première, je demande à voir Fred. La réponse n’est pas très claire je comprends que oui mais plus tard. Avec un signe de main portée à la bouche, la geôlière tente de me faire comprendre que ce sera, après le repas ? Après un interrogatoire ? En tout cas pas tout de suite. Les heures défilent lentement. Je n’ai rien dans ma cellule, pas de livre, pas de télévision… rien à faire, juste à penser. Très souvent je demande l’heure pour noter sur les murs l’avancement du soleil et me repérer dans la journée… De nouveau, je craque complètement, plusieurs fois, me faisant cette fois réellement bercer par une de mes gardiennes qui en aura les larmes aux yeux. Je tends l’oreille au moindre pas, à la moindre sonnerie de téléphone, au moindre coup de sonnette signalant un homme à l’entrée du quartier des femmes. Le quartier des hommes est juste derrière ma cellule et effrayée, je crois entendre un « Mister Salles, come please » J’imagine alors que Fred part à un nouvel interrogatoire puis pire, je suis persuadée qu’il est transféré. Je délire dans des scénarios de plus en plus noirs et je n’ai que ça à faire.

La nuit tombe et je reste sans nouvelles de lui. Je refuse de manger. Ma gardienne agacée enlève mon plateau en haussant les épaules mais revient peu de temps après pour me faire sortir. Avec un large sourire, elle m’explique que je vais voir Fred. Une fois encore, j’éclate en sanglots, de joie, de désespoir aussi, un mélange confus de sentiments. Et c’est dans le même état que je rejoins Fred. Cette entrevue sera la plus émouvante. Pour nous et pour le personnel de prison : Nous sommes fatigués tous les deux, physiquement atteints. Nous ne mangeons plus, nous ne dormons pas… Aussi ma gardienne nous apporte-t-elle mon plateau repas auparavant boudé pour que nous le partagions ensemble. Puis le gardien de Fred, nous coupera notre unique livre, finalement touché par ce geste de partage.

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Le lendemain, en début de matinée, ma gardienne me demande de sortir. Bandeau, tunique… Elle m’entraine dans le couloir. J’ai un nouvel espoir. Il se passe quelque chose ! Nous ne prenons pas le chemin habituel, est-ce la fin ? Nous sortons. La déception est énorme quand je comprends que oui, je sors mais juste pour une promenade dans une grande cour carrée. Il y a du soleil mais ses rayons m’écœurent presque. J’en ai des hauts le cœur de déception. Je tente de faire quelques pas mais mes jambes flageolent. Je me sens si mal dans cette grande cour qui est en plus extrêmement bruyante, je frappe à la porte pour regagner au plus vite ma cellule. Mais on me laisse là et je m’assois sur une chaise dans un coin. Quand la gardienne revient me demandant si ça m’a fait du bien, je lui réponds sèchement que non. J’ai cru que c’était fini. Elle comprend et ne dit rien…

Le reste de la journée est plus calme. Je me sens dans un état second n’attendant plus que la visite du soir qui, je l’imagine sera quotidienne. Je commence à m’inscrire dans un rythme. Je suis le soleil et les heures. Le livre de récit de la grande aventurière est d’un grand secours. J’arrive à m’évader et à imaginer la suite de notre voyage…

Vers 14 heures, la gardienne revient, mon interrogatoire écrit à la main. Je dois signer chaque réponse. Je n’en sais pas plus. J’ai un moment de doute au moment de valider mon unique petit mensonge. J’ai dit que nous étions mariés. J’élabore un plan, en me disant que si la vérité est découverte, je dirais que nous sommes mariés religieusement et non civilement. Ca aura d’autant plus de poids. Sans en avoir parlé, Fred a imaginé la même justification. Je le saurai plus tard. Une interminable attente de craintes et questionnements s’écoule avant ma gardienne revienne, toutes mes affaires à la main. Cette fois-ci je sors mais pour où ? Et Fred, qu’en est-il pour lui ? Le bandeau sur les yeux, je reconnais tout de même le chemin initial et le premier bureau où nous sommes arrivés. Je revois les mêmes têtes. Les affaires de Fred sont là aussi. On me dit d’attendre. Le temps est long mais Fred toujours vêtu de son pyjama à rayures arrive enfin…

A suivre...