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Iran / Geôleries - Partie 4 - La prison de Garmsar

5 novembre 2007

Garmsar n’était déjà pas bien gaie. Poussiéreuse, couleur terre, coincée entre les vents du désert au sud et l’autoroute et les lignes à haute tension au nord. Sa prison est comme un petit pénitencier de western, sauf qu’ici c’est le fin fond de la République Islamique d’Iran. Une cour avec un filet de volley, un énorme portail en fer que l’on fait coulisser pour laisser passer les voitures, troué d’une porte pour piétons, un mirador et quelques bâtiments.
Les policiers nous accompagnent pour les formalités puis s’en vont en nous disant que nous seront mis au courant de l’avancement de notre cas et qu’ils s’en occupent… La lourde porte se referme, pour combien de temps ?...

[Lulu :] Nous sommes accueillis par des gardiens qui pour la première fois vérifient en détail le contenu de nos bagages et nous autorisent certaines affaires personnelles seulement. Encore de la paperasse en farsi que nous refusons de signer, puis c’est la fouille au corps. Depuis le début, on nous assure que nous aurons une seule et unique chambre pour nous deux mais comment les croire, on nous a tant menti depuis deux jours...
Une femme entièrement cachée sous son voile m’entraine seule dans un autre bâtiment. Dans une petite pièce avec un seul petit lit, elle me fouille et me fait comprendre que c’est là que je dois rester. Tout à coup je panique, il n’y a qu’un seul lit ! On nous sépare ! Je lui dis "non !" Mon refus la surprend. Gentiment elle me dit d’attendre, qu’elle revient. J’attends encore, de plus en plus en proie à la panique... pas plus de 10 minutes mais 10 minutes d’angoisse folle... et Fred arrive. Ce sera bien notre "suite", pas encore tout à fait une cellule mais une chambre avec une grosse porte en métal que l’on ferme de l’extérieur et déjà le directeur s’excuse : c’est sa plus belle cellule, il ne peut pas nous offrir mieux et s’enquiert de ce qu’on aimerait manger, maintenant tout de suite et au diner. Il est désolé pour nous et nous témoigne du mieux qu’il peut de sa sympathie. Le chaud et le froid, en même temps…

[Fred :] Dimanche nous avons le droit de sortir dans la cour à l’heure des visites. Voilà une habitude que nous espérons ne pas prendre… _ Nous en profitons pour redemander à prévenir l’ambassade, cette fois au personnel de la prison. Ils sont plein de bonne volonté et ne voient aucune raison de ne pas nous laisser téléphoner mais il leur faut une autorisation de la Justice ou de la Police. Le directeur de la prison donne son accord et sa signature pour l’envoi d’un fax et laisse sa propre carte de téléphone à notre disposition pour nous permettre d’appeler depuis la cabine de la cour. Nous attendons quelques heures. La réponse ne vient pas, alors ils passent quelques coups de fils. On entend clairement parler de « moto » et « computer » et avec les informations qu’ils obtiennent leurs mines aimables se referment et leurs réponses à nos questions deviennent évasives et gênées. Ils échangent des commentaires en farsi à voix basse craignant que je comprenne (ils me posent d’ailleurs très souvent la question)… Tout montre que notre cas n’est ni courant, ni apprécié de la justice et encore moins susceptible d’une fin rapide et heureuse. Ils sont désolés et impuissants et visiblement peu optimistes sur la suite. Notre moral descend d’un cran.

Finalement ils appellent notre inspecteur anglophone qui nous répète qu’il s’occupe de tout mais qu’il est 15h et que la journée est finie, il est chez lui. Il nous assure que demain nous irons au Poste central de Semnan comme prévu où on nous communiquera la décision du juge… En fait nous voilà jugés sur un dossier constitué on ne sait comment pour une accusation d’espionnage …

De retour dans notre cellule, nous sommes atterrés. J’essaye de rassurer Lulu et de rassembler les éléments positifs des événements de ces derniers jours mais sans conviction. Finalement je préfère que nous échangions nos impressions et nos analyses avec le maximum d’honnêteté et de lucidité, pour mieux nous préparer à la suite et être le plus en phase possible. Nous faisons et refaisons le tour des scénarios possibles. C’est la dégradation progressive de notre situation qui nous mine le moral, ainsi que les mensonges qui l’accompagnent. On a perdu toute confiance dans le discours de la Police et leur manège ressemble de plus en plus à une farouche volonté de nous coincer et avec la plus grande mauvaise foi.
Notre inquiétude ne cesse de grandir. On nous a d’abord séparés des motos en nous laissant prendre nos sacs. Maintenant on nous sépare de nos sacs et on nous laisse quelques affaires. On nous avait assuré une issue dans la journée, maintenant nous voilà enfermés dans une prison perdue sans pouvoir prévenir qui que ce soit. Dimanche se termine, il fait nuit et bientôt nous aurons notre dîner. Le room service est très codifié : ils frappent sur la porte en métal et déverrouillent puis attendent. Lorsque Lulu est présentable, c’est-à-dire voilée, nous ouvrons nous-mêmes.

Mais cette fois l’agitation dans l’étroit escalier qui conduit aux différentes pièces des étages est différente. Ce sont les dirigeants de la prison qui sont là et nous annoncent enjoués que nous allons être transférés à Téhéran. Là maintenant tout de suite. Nous ne partageons pas du tout leur enthousiasme et ne comprenons pas bien ce nouveau revirement de situation. Nous refusons de bouger, arguant que cela peut attendre le lendemain et redemandons de joindre l’ambassade. Cette fois c’est un discours véhément que je tiens, insistant et répétant clairement des mots simples compris par tous comme « Ambassy », « International diplomatic rights ». La gène de tous est visible car ils ont compris et n’ont pas de réponse honnête.

La tension grandit encore. Dans l’escalier apparaissent de nouvelles têtes, nos trois convoyeurs envoyés de Téhéran, du genre molosses en civil, et curieusement aussi notre inspecteur anglophone est là lui, feignant la colère pour nous décider à quitter la cellule et encore plus inquiétant qu’à son habitude. On commence à se dire que Téhéran c’est sûrement mieux quand un des convoyeurs force l’entrée dans la cellule et nous demande encore une fois de sortir. Une résistance physique peut-être très délicate autant pour nous que pour lui, les brutalités policières étant très surveillées en Iran et très mal vues. Finalement nous cédons et rassemblons nos affaires, sous les soulagements audibles de certains.

Nous prenons place dans un minibus, nos motos sont convoyées en même temps sur un pick-up qui nous suit ou nous précède, direction Téhéran. Vers minuit nous pénétrons dans un ensemble sinistre et perdu de bâtiments pénitenciers. Au moment d’entrer par une petite porte à l’arrière, comme pour nous permettre d’évaluer l’endroit à sa juste valeur, on nous place un bandeau sur les yeux…