Tetière photo paysage
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Iran / Geôleries - Partie 3 - Interrogatoires

3 novembre 2007

Premier poste de police. Premier interrogatoire. On nous parle beaucoup de notre lutte avec le papy délateur. Il a clairement l’air de se faire passer pour victime. Un procès verbal est écrit sous sa dictée et signé par quatre policiers dont deux qui n’étaient pas là lors de l’arrestation. On nous demande de le signer aussi. Bien sûr nous refusons, incapables de lire le farsi. Il semble aussi que le papy délateur soit bien connu de la police, voire un ancien de la maison…

Nos photos sur les appareils sont passées en revue par plusieurs policiers dont de nouveaux, arrivés spécialement et en civil, visiblement plus gradés que les autres. Nous surveillons les commentaires approbateurs et désapprobateurs, tentant de savoir sans y arriver de quelles photos il s’agit. Un des policiers en noir examine aussi les photos et tombe sur une série de portraits de Lulu tête nue. Il place le pouce de la main droite sur le milieu de l’écran et fait rapidement défiler les photos, Police islamique oblige.

Les motos de leur côté sont observées avec amusement jusqu’à la découverte du PC. Petite émotion. Je dois le démarrer et j’explique brièvement qu’il sert essentiellement pour la musique, les photos et les films, et aussi pour des cartes..., passant sous silence ses capacités GPS. Un inspecteur passe 1/2h à ouvrir un maximum de répertoires, cherchant des photos.
Nous sommes laissés seuls quelques instants, j’en profite pour envoyer un SMS à Sam « pb police… » mais je n’ai pas en tête le nom de la ville, alors je tente un Gramquelquechose espérant que Sam pourra le déduire de notre dernière position connue et que si nous ne donnons pas de nouvelles dans quelques jours, il appellera l’ambassade.

Finalement, alors que nous espérons un règlement rapide de la situation, nous sommes invités à passer au poste de police principal de Garmsar. Deux inspecteurs viennent nous chercher et en profitent pour jeter un coup d’œil aux photos. L’un d’eux parle anglais et trouve immédiatement une photo anormale « vous photographiez des bâtiments militaires ». il s’agit d’un ancien fort turque qui est d’ailleurs en Turquie et non en Iran mais la photo est encore sur la carte de l’appareil photo. Il semble convaincu du contraire mais arrête là ses questions.
Cette fois nous pouvons conduire nos motos et suivre une voiture de police. Nous quittons ce premier poste sous les adieux joviaux des policiers dont certains ont signé sur les motos. Nous croyons encore que tout peut-être réglé dans la journée d’autant qu’on ne nous a encore rien reproché.

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Deuxième poste de police. Nouveaux interrogatoires. Notre interrogateur est celui qui parle anglais avec un accent assez fort. Il nous interroge séparément, reprenant des questions dictées par son chef, un sinistre individu mélange de Gestapo et de Police islamique qui ne nous accorde ni une parole, ni un regard et passe constamment dans notre dos.

Les questions se succèdent, à priori inoffensives mais les commentaires de notre interrogateur le sont moins et nos réponses sont remises en question. « pourquoi prenez vous des photos des montagnes ? ». « je crois que vous êtes des chercheurs » « vos photos ne sont pas des photos de touristes » « je crois que vos photos sont en rapport avec votre métier » « je crois que vous parlez farsi » « vous n’avez pas appris l’anglais à l’école ». ces deux dernières remarques, aussi flatteuses soient-elles me seront reprochées de très nombreuses fois. Il écrit en farsi un rapport qu’il dit fidèle à notre interview et nous demande de le signer. Nous refusons.

Pendant ce temps nos photos sont copiées sur CD et nos appareils photos rejoignent les papiers et objets confisqués, dont le téléphone portable. De retour sur nos chaises dans le couloir, nous attendons encore. Passant par là, un des policiers en tenue de Gestapo (tout en noir avec veste en cuir noir) me tend le portable « vous avez des SMS » et continue son chemin. Attendant un moment propice sans passage, je l’allume et envoie un SMS. Il faut faire vite. J’ai choisi de demander à Sam de désactiver la page Iran du site, dont nous avons donné l’adresse à l’interrogateur pour lui prouver que nous sommes de simples touristes. En effet, les questions les plus dérangeantes ont porté sur les photos et elles sont en ligne.

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[Lulu :] Après une dernière interview farsi-anglais, cette fois filmée, notre interrogateur finit par nous quitter sans même nous expliquer quoi que ce soit. Nous l’interpellons, il ne se retourne pas. Assis sur nos chaises, nous patientons encore. Il est maintenant tard, minuit passé, voilà pas loin de 10 heures que nous sommes coincés sans vraiment comprendre ce qui nous arrive et plus personne ne parle anglais. Le deuxième agent lui est toujours là et maintenant nous oblige à ouvrir nos bagages. La fouille est succincte, sans doute pour occuper le temps mais je m’amuse à déballer tranquillement le contenu de mes valises. Il fait froid et notre policier est en chemise. Chacun de ses éternuements ralentit mon rythme et je feins une vraie bonne volonté. Fred lui de son côté stresse un peu. Il transporte tout le matériel informatique et un de ses bagage recèle d’un fouillis de câbles divers, chargeurs, clefs USB et disques durs. Un bon argument pour inquiéter sérieusement la police locale. Par chance, c’est un autre flic, depuis le début convaincu de notre innocence et de notre bonne foi, qui ouvre cette mallette et déduit seul et non sans complicité que tout est pour nos lecteurs MP3. Un nouvel agent arrive. Il parle un bon anglais et nous explique que tout est terminé mais malheureusement, demain étant vendredi, jour férié, il va nous falloir patienter jusqu’à samedi. Quelques menus détails à régler, de la paperasse à signer et nous serons libres de partir où bon nous semble. En attendant, nous devons loger dans la "guesthouse" de Garmsar, mais surveillés étonnamment de très près par le jeune stagiaire. Il est 3 heures lorsque nous couchons enfin.

Le lendemain, la journée est calme, très calme, à peine perturbée par une manifestation anti-israélienne dans la rue… .Pour nous, tout le monde est si rassurant. Tout est "tatil" c’est à dire okay, fini, terminé ! Demain, nous partons. Le gérant de l’hôtel nous invite même à consulter nos mails ! C’est vraiment une aubaine. Il nous tarde d’envoyer un mail à notre ami lui précisant par précaution que s’il reste sans nouvelles de nous, il faut qu’il prévienne l’ambassade. Mais pas de chance, la connexion n’est pas opérationnelle mais il nous promet de la faire fonctionner très rapidement. Une conversation en farsi plus tard avec un nouvel arrivant (un policier ?), et voilà notre homme qui se retrouve tout bête planté au milieu du hall avec son câble téléphone dans les mains et qui soudainement, nous encourage avec insistance à rejoindre notre "suite". "Suite"...Pourtant notre chambre n’a rien du luxe d’une suite, elle se rapproche plutôt d’une chambre de mauvaise colonie de vacances mais bon, puisque Fred et moi y sommes ensemble, ca s’appelle une suite. Dans le monde carcéral aussi, nous l’apprendrons plus tard... Et la journée du vendredi se passe lentement pour nous, enfermés dans notre chambre.

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Samedi arrive enfin. Nous sommes prêts de bon matin après une nouvelle mauvaise nuit de sommeil mais ne voulant pas agacer les autorités locales nous feignons l’attente sereine. 11 heures arrivent, et toujours personne. Cette comédie à assez duré et nous pressons le jeune stagiaire d’appeler le poste. Ils doivent venir nous chercher mais à quelle heure ? Par téléphone, Fred apprend de notre flic-interprète qu’ils arrivent d’ici 1 heure et qu’ils font tout pour régler au plus vite notre problème… En effet, 1 heure plus tard, nos 2 flics sont là et bien impatients. Nous devons régler les 2 nuits à la guesthouse. Je trouve ça un peu fort : ils nous assignent à résidence mais on doit tout payer comme une vraie pension touristique ! D’un autre côté, ça nous semble plutôt rassurant, de plus les policiers nous hâtent, comme nous ils semblent pressés que cette affaire se règle. Nous payons donc et embarquons avec nos bagages dan la voiture de police. Nous sommes bien sur la route du poste, là ou sont restées nos motos. Juste une petite halte devant un bâtiment administratif où notre homme nous prie de l’accompagner. Nous sommes surpris mais il doit s’agir d’une simple formalité. Nous passons une grande cour, montons les quelques marches de l’escalier et une fois dans le hall, le policier nous souffle " Vous êtes au tribunal, vous allez passer devant le juge." On a peine le temps de comprendre et nous voilà face a un homme inquiétant. C’est le juge. Il est jeune, lisse et froid. Tout de noir habillé, il porte élégamment cette petite barbe bien caractéristique. Nous sommes atterrés. Près de nous, un nouvel interprète, en français cette fois. Ca semble plus sérieux. On nous a bien eus. Nous sommes devant un juge et l’ambassade n’est toujours pas prévenue. Personne ne sait qu’on est là.

Le juge commence son interrogatoire en farsi, l’interprète officiel traduit. La première question tombe nette comme un couperet : " Vous êtes accusés d’espionnage contre la république islamique d’Iran. Qu’avez à répondre à cela ?"
Nous ne comprenons pas. Nous interrogeons le policier en anglais puis notre interprète en français qui nous demande de bien vouloir rédiger nos réponses en français sur un document écrit aux 3/4 en farsi. Hors de question. Encore une fois, nous refusons net. Nous répondons oralement au juge et réclamons plusieurs fois le droit de contacter notre ambassade, sans véritable réponse.
Après juste quatre questions, le juge nous annonce que nous sommes en liberté provisoire à condition de verser 50 millions de rials chacun soit l’équivalent de 10000 euros, sinon nous sommes en détention.
Nous demandons encore plus expressément le droit de contacter l’ambassade de France. On finit par nous traduire que oui, nous pourrons mais plus tard. Mais déjà, c’est terminé, les deux agents nous font sortir, l’interprète en français s’en va de son côté. Notre dossier va être transmis. Où ? Quand ? Nous n’avons aucune réponse. De nouveau dans la voiture, entre 2 questions inquisitrices, le policier s’amuse à nous poser les questions les plus banales sur le foot, la meilleure marque de moto etc... Je ne peux plus le regarder, je le hais, j’ai envie de lui cracher a la figure. Fred lui, assure : il répond calmement à chacune de ses questions. Quant a l’ambassade, nous pourrons l’appeler du poste nous assure-t-il.

Nous sommes de retour au poste, de nouveau assis dans le couloir. Nos motos n’ont pas bougé, elles semblent nous attendre... Personne ne répond plus à nos questions. Appeler l’ambassade, il n’en est déjà plus question. Nous allons être transférés à Semnan et là nous pourrons la contacter. Après 1 ou 2 heures, nous bougeons. Nous quittons le poste et nos motos et repartons en voiture. Où ça ? A Semnan ? Non, plus maintenant, notre policier nous annonce qu’il a soudainement changé d’avis, nous ne pouvons oublier l’ambassade et repartons dans une... une..., il ne sait comment la nommer. Consultant son collègue, il nous dit finalement dans une "suite" ici, a Garmsar mais la route n’est pas celle de la guesthouse.
Rapidement nous délaissons le centre ville poussiéreux pour les champs et une grande bâtisse isolée apparait au loin, en bordure du désert. De hauts murs, des miradors, c’est une prison. Instantanément nous nous agitons : Que faisons-nous là ? C’est une prison ! Mais notre flic nous annonce très surement que non, nous allons en "suite". Il se moque de nous en plus, je suis à deux doigts de craquer...